
Voici un détail d’un dessin de Philippe de Hurges (Bibliothèque Nationale) daté de 1615 montrant une extraordinaire scène de pêche en Meuse. On y voit ce qu’on appelait une « Venne » c’est-à-dire une gigantesque nasse triangulaire fixe faite de pieux de bois plantés dans le fond de la Meuse et entrelacés d’osiers, ce piège fonctionnait comme un entonnoir où l’on capturait les poissons amenés par le courant. Le dessin montre 23 barques chargées de pêcheurs qui tendent et referment les filets, d’autres pêcheurs, armés de perches, dans des barques placées en demi-cercle empêchent les poissons de refluer. Cette entreprise collective ne devait pas manquer de panache et devait être un des superbes spectacles offerts par un fleuve toujours en mouvement. De tels pièges à poissons existaient partout au long de la Meuse et même dans la Houille. On y prenait des esturgeons, des barbeaux et des saumons jugés excellents mais qui n’étaient pas roses (les saumons roses sont ceux qui se nourrissent de crevettes en mer).
(Ci-dessous, scène de pêche collective sur le Niger, similitude de gestes millénaires…).
Alain Sartelet


Voici un superbe dessin de Philippe de Hurges représentant un chaland mosan, naviguant à la voile, la grande rame-gouvernail d’arrière a été retirée de son berceau en forme de croissant, une barque est attachée en remorque selon un usage très fréquent. De la grande cabine couverte en berceau renversé émerge un haut mât arborant un étendard marqué d’une croix (détail en haut à droite). Ce petit détail est important politiquement car il montre que les bateaux mosans de l’époque arboraient la croix de Bourgogne, emblème des Pays-Bas espagnols (ci-dessous).
Alain Sartelet


C’était autrefois une véritable spécialité locale essentiellement fabriquée à Chooz avec les saumons délicieux et forts réputés pêchés dans une Meuse alors fort poissonneuse. Chooz dépendait autrefois des princes-abbés de Stavelot et payait les redevances à l’abbaye en fournissant chaque année 60 pâtés de saumon préparés en croute et au poivre pour faciliter le transport et la conservation. La première mention de cette recette date de l’an 1167. En ce temps le poivre noir importé d’Inde était une denrée très rare et excessivement chère, son prix fabuleux a donné naissance à l’expression « payer en espèces » (déformation de « payer en épices »). Jusqu‘au 18ème siècle la Meuse représenta une importante source de nourriture et de revenus pour les seigneurs ou les souverains qui louaient le droit de pêcher, interdit aux particuliers. Hélas la recette exacte du pâté est perdue mais imaginons cette croûte dorée à souhait, cette chair succulente, avec, allez, rêvons un peu… un petit verre de vin de Charlemont…
(Ci-dessous, tranche de Saumon et poivrier, Chardin, musée Granet, Aix, détail)
Alain Sartelet


Regardez attentivement cette gravure réalisée vers 1890, elle représente l’ancienne porte de Récollets, construite par Vauban vers 1680. Elle se trouvait dans l’axe du bassin de l’Arsenal (place Sourdille) percée dans le rempart qui descend la pente de la pointe de Charlemont. Un petit détail est très intéressant, cette marque ovale dans la pierre (détail ci-dessus à droite), on la remarque à peine ! C’est tout ce qui restait des armes de France effacées probablement pendant la Révolution. Ces armes devaient certainement être polychromes à l’origine comme dans bon nombre de portes du temps, il fallait montrer avec éclat qui était le nouveau maître de la cité après le départ des espagnols. La peinture ou la dorure, totale ou partielle, devait souligner les formes du blason comme sur ces exemples récemment restaurés à la porte de Paris à Lille (ci-dessous à gauche) ou à la chapelle royale de la citadelle de Bitche (ci-dessous à droite).
Alain Sartelet


C’est presque une spécialité locale ! Des fleurs de lys en fer forgé ornent certaines maisons anciennes du vieux Givet (cherchez-les !) Ce sont en fait des clés chargées de bloquer des tirants de fer maintenant la stabilité des murs et des poutres des maisons. Le choix de cet ornement si particulier n’est pas anodin bien sûr, il révèle un discret hommage des bâtisseurs à la France et à son roi dont le lys était alors l’emblème, n’oublions pas de rappeler que Givet ne devint française qu’en 1680…. D’ailleurs les maisons qui possèdent de tels ornements de fer sont toutes postérieures à l’incendie de 1675 et au rattachement à la France. Les fleurs de lys et les armes de France étaient avant la révolution des emblèmes bien visibles, au sommet des échauguettes, sur les drapeaux, panonceaux, bornes frontières et aussi au fronton des portes de la ville ou sur le maître autel de l’église Saint-Hilaire.
Alain Sartelet


Trois têtes de cerf d’or, un anneau dans la gueule, sur champ d’azur, c’est le blason de Hilaire Wautier sur une sculpture du second couvent des Récollets de Givet, une clé d’arcade déplacée et provenant du premier couvent des Récollets (ci-dessous dessin de 1680) élevé en 1615 en bord de Meuse près de l’actuel quai André Bertrand. Ce premier couvent reçut l’aide financière de ce riche givetois qui fit sa fortune dans la fourniture d’armes du fort de Charlemont. Cette famille liée à la noblesse d’épée est à l’origine de fondations pieuses dont la chapelle Saint-Roch de Vireux-Wallerand en 1637. Cet Hilaire Wautier était propriétaire (ou même bâtisseur) de la maison forte de Foisches. La devise qui accompagne son blason est pour le moins étrange : « Rumine la fin » ce qui pourrait s’interpréter comme un engagement à penser sans cesse à sa mort, c’est-à-dire une « bonne mort » bien préparée selon les enseignements de l’Eglise de l’époque. On retrouve les armoiries des Wautier sur une magnifique dalle funéraire au fort de Charlemont (ci-dessous).
Alain Sartelet


Pierre le Grand (1672-1725) tsar de toutes les Russies resta célèbre pour la fondation de l’amitié Franco-russe, sa remarquable intelligence, son goût des réformes mais aussi sa cruauté. Grand voyageur, amateur éclairé de sciences et de navigation il vint deux fois en France, notamment en 1717 pour voir Versailles. Toujours un carnet de croquis à la main, il visita Charleville et la manufacture royale d’armes et s’y embarqua pour descendre la Meuse par Givet et Dinant pour aller ensuite jusqu’à Spa prendre les eaux. A Charleville lui et sa suite embarquèrent sur des barges spécialement aménagées et pavoisées aux armes de Russie sur ordre du Régent de France (Louis XV était encore mineur), une pour l’empereur, et cinq autres pour la Chancellerie d’Etat, les ministres, les généraux, la cuisine impériale et les domestiques. Le ravitaillement embarqué à Charleville sur la barge-cuisine laisse rêveur, chevreuils, écrevisses, saumons, dindons, jambons de Mayence…Pour avoir une idée de la splendeur des bateaux aménagés pour cet exceptionnel hôte de la France, regardez ce détail d’un tableau de Jan Beerblock (ci-dessus) montrant la barge qui servit en 1717 au voyage de l’empereur entre Gand et Bruges…ce type de péniche richement décorée subsista à Gand jusqu’en 1908, l’une d’elles a été reconstruite récemment à l’identique (ci-dessous) Ces éphémères navires impériaux que l’on vit accoster à Givet furent certainement les plus beaux de l’histoire du fleuve.
Alain Sartelet


Regardez ce merveilleux détail très agrandi du tableau de Lucas van Valckenborch (musée de Vienne, Autriche) on y voit la Meuse près de Chokier (Belgique) en 1580. Cette scène pourrait se dérouler à Givet ou à Dinant. Elle témoigne de l’incroyable trafic mosan, on transportait de tout alors sur le fleuve, des bois de charpente pour les maisons ou pour les navires que l’on bâtissait en foule au loin sur les côtes vers Dordrecht pour alimenter l’extraordinaire flotte des Pays-Bas. On y charriait aussi des dinanderies, poteries, minerais, produits de la métallurgie naissante, ardoises, blé, vin, bière mais aussi des canons, de la poudre, des bêtes et des hommes, soldats, marchands ou voyageurs, une véritable autoroute avant la lettre où circulaient de nombreux types de bateaux, barges, barques, coches d’eau, radeaux, nefs marchandes…tout un monde fabuleusement grouillant de vie, un monde formidablement éloigné du fleuve que nous connaissons aujourd’hui.
Alain Sartelet

Sur son lit de mort le roi Louis XVIII (1755-1824) donna le mot de passe pour les officiers et soldats de la garde royale, deux noms de villes : « Saint-Denis-Givet », oui vous avez bien lu, c’est un calembour qu’il faut comprendre comme ceci « Saint-Denis, j’y vais » allusion à la nécropole des rois de France où il allait bientôt trouver sa dernière demeure, transporté dans l’extraordinaire char funèbre, récemment restauré par le Musée des Carrosses de Versailles (ci-dessous). Ce roi infirme (regardez cette saisissante effigie en cire ci-dessus) était amateur de ces traits d’esprit. Il aurait dit à ses médecins, toujours sur son lit de mort : « allons, finissons-en, Charles attend ! » allusion à son frère futur Charles X, impatient de régner à son tour…
Alain Sartelet


Un florin, c’est ce que payaient en 1611 les « gens de qualité » pour prix du voyage sur la Meuse à bord de la « Nef Marchande », propriété du roi d’Espagne, qui circulait régulièrement entre les deux villes. La nef peinte en vert de mer était pourvue de deux cabines à fenêtres d’où l’on pouvait admirer le paysage et se protéger de la pluie, on pouvait aussi y manger, il y avait des réchauds à bord et y jouer aux cartes, aux dés… il y avait même des toilettes. Si les personnes aisées et les moins aisées disposaient de deux cabines spéciales, les « pauvres » prenaient place sur le pont, où ils pouvaient, parmi les bagages entassés et les chevaux pour le halage lors du retour, il y avait parfois plus de cent personnes à bord !!!, cette Nef Marchande devait être magnifique, dirigée par un « maistre naiveur » elle était ornée sur ses flancs des blasons de toutes les personnes illustres qui y avaient voyagé. Le service des barques marchandes ne s’interrompra qu’avec la canalisation de la Meuse et le développement du chemin de fer. Pour avoir une idée de ce qu’était l’intérieur, regardez ci-dessous cette reconstitution d’une cabine de coche d’eau du 18ème siècle munie de fenêtres et de bancs-coffres, délicieuse cette couleur « vert de mer » non ? c’est celle d’une pierre précieuse, l’aigue-marine !
Alain Sartelet
