
Pierre le Grand (1672-1725) tsar de toutes les Russies resta célèbre pour la fondation de l’amitié Franco-russe, sa remarquable intelligence, son goût des réformes mais aussi sa cruauté. Grand voyageur, amateur éclairé de sciences et de navigation il vint deux fois en France, notamment en 1717 pour voir Versailles. Toujours un carnet de croquis à la main, il visita Charleville et la manufacture royale d’armes et s’y embarqua pour descendre la Meuse par Givet et Dinant pour aller ensuite jusqu’à Spa prendre les eaux. A Charleville lui et sa suite embarquèrent sur des barges spécialement aménagées et pavoisées aux armes de Russie sur ordre du Régent de France (Louis XV était encore mineur), une pour l’empereur, et cinq autres pour la Chancellerie d’Etat, les ministres, les généraux, la cuisine impériale et les domestiques. Le ravitaillement embarqué à Charleville sur la barge-cuisine laisse rêveur, chevreuils, écrevisses, saumons, dindons, jambons de Mayence…Pour avoir une idée de la splendeur des bateaux aménagés pour cet exceptionnel hôte de la France, regardez ce détail d’un tableau de Jan Beerblock (ci-dessus) montrant la barge qui servit en 1717 au voyage de l’empereur entre Gand et Bruges…ce type de péniche richement décorée subsista à Gand jusqu’en 1908, l’une d’elles a été reconstruite récemment à l’identique (ci-dessous) Ces éphémères navires impériaux que l’on vit accoster à Givet furent certainement les plus beaux de l’histoire du fleuve.
Alain Sartelet


Regardez ce merveilleux détail très agrandi du tableau de Lucas van Valckenborch (musée de Vienne, Autriche) on y voit la Meuse près de Chokier (Belgique) en 1580. Cette scène pourrait se dérouler à Givet ou à Dinant. Elle témoigne de l’incroyable trafic mosan, on transportait de tout alors sur le fleuve, des bois de charpente pour les maisons ou pour les navires que l’on bâtissait en foule au loin sur les côtes vers Dordrecht pour alimenter l’extraordinaire flotte des Pays-Bas. On y charriait aussi des dinanderies, poteries, minerais, produits de la métallurgie naissante, ardoises, blé, vin, bière mais aussi des canons, de la poudre, des bêtes et des hommes, soldats, marchands ou voyageurs, une véritable autoroute avant la lettre où circulaient de nombreux types de bateaux, barges, barques, coches d’eau, radeaux, nefs marchandes…tout un monde fabuleusement grouillant de vie, un monde formidablement éloigné du fleuve que nous connaissons aujourd’hui.
Alain Sartelet

Sur son lit de mort le roi Louis XVIII (1755-1824) donna le mot de passe pour les officiers et soldats de la garde royale, deux noms de villes : « Saint-Denis-Givet », oui vous avez bien lu, c’est un calembour qu’il faut comprendre comme ceci « Saint-Denis, j’y vais » allusion à la nécropole des rois de France où il allait bientôt trouver sa dernière demeure, transporté dans l’extraordinaire char funèbre, récemment restauré par le Musée des Carrosses de Versailles (ci-dessous). Ce roi infirme (regardez cette saisissante effigie en cire ci-dessus) était amateur de ces traits d’esprit. Il aurait dit à ses médecins, toujours sur son lit de mort : « allons, finissons-en, Charles attend ! » allusion à son frère futur Charles X, impatient de régner à son tour…
Alain Sartelet


Un florin, c’est ce que payaient en 1611 les « gens de qualité » pour prix du voyage sur la Meuse à bord de la « Nef Marchande », propriété du roi d’Espagne, qui circulait régulièrement entre les deux villes. La nef peinte en vert de mer était pourvue de deux cabines à fenêtres d’où l’on pouvait admirer le paysage et se protéger de la pluie, on pouvait aussi y manger, il y avait des réchauds à bord et y jouer aux cartes, aux dés… il y avait même des toilettes. Si les personnes aisées et les moins aisées disposaient de deux cabines spéciales, les « pauvres » prenaient place sur le pont, où ils pouvaient, parmi les bagages entassés et les chevaux pour le halage lors du retour, il y avait parfois plus de cent personnes à bord !!!, cette Nef Marchande devait être magnifique, dirigée par un « maistre naiveur » elle était ornée sur ses flancs des blasons de toutes les personnes illustres qui y avaient voyagé. Le service des barques marchandes ne s’interrompra qu’avec la canalisation de la Meuse et le développement du chemin de fer. Pour avoir une idée de ce qu’était l’intérieur, regardez ci-dessous cette reconstitution d’une cabine de coche d’eau du 18ème siècle munie de fenêtres et de bancs-coffres, délicieuse cette couleur « vert de mer » non ? c’est celle d’une pierre précieuse, l’aigue-marine !
Alain Sartelet


Regardez ce petit dessin en couleur datant de 1580 (en haut à droite) montrant les remparts de Charlemont on y voit une construction en charpente reposant sur des potences de bois en forme d’équerre et placée au-dessus du vide de l’à pic de roches côté Meuse. Ce sont des latrines pour la garnison. Celles de Vauban seront encore faites sur le même principe, à évacuation verticale (en haut à gauche). De telles latrines en bois ont disparu depuis longtemps du fort de Charlemont mais on en trouve encore dans la forteresse de Brouage (ci-dessous) Ceux qui ont connu les petits édicules en bois « au fond du jardin » savent ce que c’était que le confort relatif d’autrefois !
Alain Sartelet


Sur ce dessin des années 1580, on peut voir le moulin de Charlemont, on devrait dire l’un des moulins car il y eut plusieurs et qui changèrent de place selon les besoins, on voit un moulin sur les plans anciens à la période espagnole à la pointe est du fort, un à proximité de la porte côté Meuse et un sur la terrasse du bastion « du Moulin » sur le front nord. Ces différents moulins étaient d’une importance capitale car ils assuraient l’autonomie du fort en farine et donc en pain, élément essentiel de l’alimentation de la garnison. Les moulins avaient cependant tous les mêmes caractéristiques, c’étaient des moulins entièrement en bois, démontables et orientables car ils pivotaient sur un axe pour attraper le vent. Pour vous donner une idée de ce à quoi ressemblaient les moulins de Charlemont, regarder ce cliché (en haut à droite).
Alain Sartelet
Vive Givet pour le peket !, jolie formule qui résonne comme une invitation non ? L’alcool de baies de genièvre jouissait autre fois d’une faveur sans égale dans la région. Un exemple avec la tradition locale du « Bûchon » rameau ou de genévrier ou un genévrier entier accroché à la porte des établissements où l’on pouvait en boire. George Sand y fait allusion en 1838 dans ses « lettres d’un voyageur » : « je trouvais à tâtons la branche de genévrier suspendue à la porte de mon cabaret » et également le romancier belge Camille Lemonnier dans son bouleversant ouvrage intitulé « Sedan » en 1871 : « nous entrâmes dans une maison sur la porte de laquelle se balançait une branche de sapin, (en fait du genévrier qui ressemble assez au sapin) dans les Ardennes françaises, comme dans les Ardennes belges, une branche de sapin au-dessus de la porte signifie qu’on peut entrer et demander à boire » mais pour conclure, n’oublions pas la formule : l’abus d’alcool etc etc
Alain Sartelet


Le grand Moulin banal de Givet (ou moulin seigneurial, on y versait une quote-part au souverain) est mentionné dès le 11ème siècle, il était installé dans une petite île au milieu de la Houille. La plus ancienne représentation est celle du plan de 1643 (ci-dessus). On y voit un gros pavillon à fenêtres à meneaux, surmonté d‘une haute toiture et doté de trois roues ou « tournants ». À cette époque il est déjà désignés sous le nom de « moulin du Roy » le roi est alors Philippe IV d’Espagne. Le moulin continuera à porter ce nom sous Louis XIV, seule la nationalité du roi avait changé. Selon les plans du début de la période française le bâtiment, un atout logistique de première importance, avait reçu des défenses, tours et bastions, sans doute justifiées par l'absence de fortifications autour de Givet Notre-Darne, grave défaut qui sera réparé après le siège de 1696. Certains grands moulins anciens ont conservé leurs trois roues en enfilade comme autrefois à Givet (ci-dessous).
Alain Sartelet


Il existait autrefois à Givet, près du fort de Charlemont, une petite chapelle dédiée à Notre-Dame de Montaigu. Montaigu en Belgique fut le théâtre au 13ème siècle d’une apparition de la Vierge. Ces évènements provoquèrent un vaste et durable mouvement de dévotion qui essaima des chapelles jusqu’en Provence. Celle de Givet remontait probablement au début du 17ème siècle, il s’y déroula un miracle sur la personne d’une jeune fille, Marie Quinet, en partie paralysée qui retrouva la vigueur de ses membres. La chronique du temps nous rapporte les faits en détail. Notre-Dame de Montaigu était révérée et implorée pour la guérison des paralytiques, on la voit sur cette image pieuse de l’époque, rayonnante de gloire, entourée du Saint-Rosaire et environnée de béquilles offertes en ex-voto, accrochées symboliquement à l’arbre miraculeux où était apparue la Vierge. La chapelle de Givet dura peu de temps car elle fut rasée sur ordre de Vauban qui voulait dégager les abords de Charlemont.
Alain Sartelet

Son nom est bien oublié des givetois et des français en général : Joseph-Jacques Ramée (1764-1842) qui naquit au fort de Charlemont. Cet homme d’un immense talent fut architecte, paysagiste et décorateur, il assimila toutes les cultures et tous les styles de l’égyptien au baroque. Sa renommée fut internationale, il construisit de superbes résidences en Allemagne, au Danemark et en Amérique où il s’occupa un temps de fortifications. Un esprit brillant dans la droite ligne des génies de la Renaissance. Il revint à Givet après la Révolution où il dressa les plans du château de Massembre. La vogue des jardins dits « à l’anglaise » lui doit beaucoup ainsi en témoigne le délicieux parc du château de Sophienholm au Danemark (ci-dessous) où souffle un romantisme d’un charme indiscible.
Alain Sartelet
